J’ai obtenu un exemplaire du livre Howl signé par Ginsberg - Mircea Cărtărescu
added by: gabrielle danoux

J’ai obtenu
un exemplaire du livre Howl
signé par Ginsberg

(1/2)

il est à l’heure actuelle le plus connu des poètes américains et ceux qui étaient à Struga
(les grands poètes roumains) disent que c’est « un type populaire »
comme dit ma mère des vedettes de cinéma qu’elle voit dans la fille d’attente.
mes relations avec lui sont assez vastes :
je suis né l’année où il a publié « Howl »
et il avait alors l’âge que j’ai à présent,
autrement dit 30 ans. ensuite
je l’ai lu dans l’anthologie « Beat Generation » et je me suis aussitôt mis à en traduire des textes et son rythme spécial et son imagerie hallucinante ont directement influencé quelques-uns de mes propres poèmes (« Femme, femme, femme », par exemple, ou plus tard, « Le Roi soleil » qui est construit sur une mélodie de Harrison, mais cela personne ne l’a remarqué)
j’étais obsédé surtout par le début de « Howl » : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération… »
car ma génération aussi se mettait lentement en marche :
Traian et Florin, des gamins de discothèque, lisaient des poèmes avec des rails et pierres tombales,
Cușnarencu lisait d’interminables poèmes, Nino Stratan
lisait des poèmes dont l’action se déroulait sur la Lune
Sandu Mușina lisait des poèmes au sujet d’une machine à laver
Romulus lisait des trucs visionnaires que je jugeais à l’époque comme étant de la prose
apparaissaient dans ces poèmes des briquets et des sprays, des autoroutes et des stations services
et on discutait des heures entières sur les avantages du conjonctif
sur les différentes sortes de début, ou des bonnes chutes,
sur la mise en page la plus adaptée…

il y avait là aussi quelque chose de lui. toujours une réminiscence de lui
a été « Le jour de la locomotive ».
je relis « Sunflower Sutra » : lui et Jack, tristes (le célèbre « sad » de Ginsberg)
se tiennent à l’ombre d’une locomotive à vapeurs…
c’est précisément la locomotive qui apparaît sur le dos de « l’Air aux diamants »
je me souviens si bien de ce jour-là !
Tudor n’avait dans sa barbe aucun cheveu blanc
Traian portait des bottes pointues et un bouc de mousquetaire
Florin lui aussi était affublé d’un barbe comme s’il existait des anges barbus
tandis que Nino se diluait dans des jeux de mots…
nous avons pris la pose à la gare basarab où il y avait un mariage digne de Fellini
nous avons traversé la passerelle en nous tirant nos portraits
sur une balançoire cassée et devant un mur lépreux et devant un kiosque sur lequel il était écrit, juste au-dessus de nos têtes « snack et rafraîchissements » (je me demande ce que cette photo symbolisera des années plus tard dans la revue « Manuscriptum »)
puis, nous sommes arrivés dans un dépôt des voies ferrées roumaines où, au bout des rails envahis par des mauvaises herbes
parmi des pierres brisées par le terrassement et souillées de bitume,
nous avons trouvé l’endroit le plus triste au monde (en fait j’en connais encore un, une cour avec des dizaines de carcasses aplaties de frigos)
une locomotive sans roues, allongée sur le ventre
d’autres encore debout, mais claudiquant, avec la tôle du réservoir rongée jusqu’au capitonnage en laine de verre
et au-dessus un ciel barbouillé au feutre en quelque sorte…
nous y sommes montés et nous avons sali nos jeans
nous sommes entrés dans la cabine pour manœuvrer pour de faux les manivelles
nous avons fait des dizaines de photos (et plus tard je me suis rendu au même endroit avec
la trabant verte de Wanda et avec le globe en verre doré dans lequel se reflétait le monde pénétré par mon visage longiligne et Florin a de nouveau fait des photos avec des locomotives à vapeurs et des vieux rails et des tubes bleuâtres d’oxygène qui y étaient stockés)
ensuite on est rentrés. oh, plus tard, bien plus tard
je m’y suis rendu aussi avec Cri, dans sa petite robe printanière.
nous nous sommes pas mal embrassés dans la cabine.
hier soir Magda m’a offert
un tout petit recueil fin comme la lame à raser : « Howl et autres poèmes », avec une préface de William Carlos Williams
sur la page de garde sa signature, à l’encre noire :
des boucles toute mignonnes, à l’instar d’une couture défaite.
plus bas : « 8/24/86. Struga »
je fus terriblement ému, et plus tard, en le relisant, j’ai senti à quel point c’est important d’être poète, à quel point il est nécessaire d’être poète.
non pas un sonnant et trébuchant par la queue, non pas un minaudier amateur d’orphismes,
mais un humain, homme et poète, un honnête homme,
et un bon poète si possible.
plus que le poème éponyme, m’ont plu
ces « earlier poems ». il y a tant de douce et résignée et (Dieu sait comment encore) en même temps exaltée tristesse dans « An Asphodel » ou bien dans « Song »
ou dans « Wild Orphan »…
comme si la feuille du ciel avait été énergiquement frottée avec la pointe d’un crayon rouge
jusqu’à ce qu’elle soit déchiquetée
comme si un moineau touché à la tête par un plomb serait tombé dans la poussière où il aurait encore tourné un temps autour de lui-même comme une toupie
comme si les touches de la machine à écrire disparaîtraient soudain et qu’à leur place des pointes de canif apparaîtraient et qu’il faudrait néanmoins écrire un grand poème
comme si les nuages des animaux rampants devenaient brusquement des vertébrés et qu’après la pluie il n’en resterait sur le ciel que les squelettes putrides
comme si les folles, les sages et les frémissantes étoiles étaient des beignets dont sortiraient par éclosion non, pas des papillons, pas des papillons
comme si la poupée de chacune des fillettes du monde, dans chacune des chambres du monde où dort une fillette, se lèverait de son coin, et avancerait vers le petit lit avec des pas d’automate, pour se pencher au-dessus du petit lit et crier soudain d’un hurlement insupportable
comme si par un printemps ordinaire fleurirait toutes les fleurs des arbustes, des arbres et des jardinières des parcs, et des bourgeons, au lieu de pétales multicolores, sortiraient des trous noirs qui aspireraient doucement tantôt une rue entière, tantôt une fenêtre avec une vieillie, un landau
comme si la galaxie serait une poignée de décorations du sapin de Noël cosmique plein de petites étoiles électriques et de boules multicolores déchirantes
comme si les femmes étaient des tarentules
comme si la photo de Cristina enfant tenant un perce-neige entre les doigts devenait l’emblème même de la tristesse
comme si jamais, jamais aucun humain n’avait songé à sa disparition, comme si les humains n’étaient pas parvenus à l’unification des champs et au rein artificiel et à la théorie des catastrophes et à la rose du Maréchal Niel et au vide dans les ampoules
comme si l’univers entier, des espaces dans des espaces, des temps dans des temps, du sang dans du sang, de la roche dans de la roche, des dents dans les alvéoles, des nuages pensants, paradis et enfer, cœur et cerveau, flamme et cendres
n’étaient qu’
AMOUR
désespéré, non-partagé
AMOUR
la seule chose qui
homme ou femme, enfant ou vieillard,
apparaît comme intemporelle
apparaît comme non-datée

plutôt carré, fin, modeste petit livre
tandis que chez nous ils sont légions à avoir l’obsession de l’« œuvre »
plaquette de débutant sagement imprimée
et à l’intérieur – « Howl » (À l’aide !
à l’aide ! j’ai besoin de quelqu’un, mais pas n’importe qui
je suis seul et j’ai besoin de toi, de toi.
je veux que tu me comprennes…)

j’ai 30 ans, l’âge de Ginsberg et d’Hamlet
pour moi c’est un drame dont je ne me remets plus.
je voudrais m’arrêter, je me sens mal dans le wagonnet des montagnes russes
je veux descendre, je ne distingue plus le monde
autrement que comme le vortex de Borges.
je me suis réveillé du rêve où
les couleurs parlaient
les odeurs illuminaient
et le monde était
une structure de verre et de nougat
une vertèbre de velours
trouvé par un Cuvier végétal.

oh, le rêve s’est achevé.
oh, le tout s’en est allé…



Translator: Gabrielle DANOUX

see more poems written by: Mircea Cărtărescu